Vivre sur un voilier

Canot, boulot, dodo

Les jours de semaine, tu te lève à cinq heures du mat. Tu commence le travail à huit, comme dans tous les bureaux, mais ton copain, Ben, est employé au chantier naval, où ils sont plus matinaux. Et tu aimes bien qu’ils prennent le petit-dèj avec lui. Tu te traines hors du lit quand tu entends le moulin à café tourner. Ben est déjà tout frais, tout pimpant, mais tu n’es vraiment pas une fille du matin. Tu t’envoie une giclée d’eau fraiche au visage en cachette. Ça fait un moment qu’il ne pleut pas et vous êtes censés y aller molo sur le réservoir d’eau potable. Par contre, l’avantage quand il ne pleut pas, c’est que les panneaux solaires donnent à fond et on est à bloc niveau batterie. En ces jours de sécheresse, tu pourrais même te permettre d’utiliser un sèche-cheveux s’il y en avait un à bord.

C’est l’aube dehors. La mangrove s’éveille, tout en gazouillis. L’eau calme de l’embouchure de la rivière reflète les nuages jaunis par la lumière du matin. Inara, votre voilier, est statique comme si elle était posée sur le fond. Une traction presque imperceptible sur la chaine de l’ancre te ramènes à la réalité. C’est marée haute. Vous allez pouvoir trainer un peu et prendre le raccourci pour aller à la voiture.

Ben tire sur la corde du moteur du canot pendant que tu vérifies que tu as tout dans ton sac à main : un truc en cuir constellé de boucles brillantes qui jure avec le jogging trop lâche que tu portes. Pieds nus, les cheveux encore en bataille, tu sautes dans le canot pendant que Ben démarre le moteur. Vous faites un petit signe de tête à Inara qui s’éloigne. Le voilier semble vous répondre d’un clin d’œil alors que le premier rayon de soleil perce l’horizon nuageux et fait scintiller la coque au-dessus de la fenêtre du salon. Enfin, du quart. Ben essore la poignée du moteur et le petit canot fend les flots vers la berge, où vous avez garé la voiture.

Femme dans un canot, un voilier derrière elle.
Pas d’embouteillages ce matin

Vous avez acheté cette voiture quand tu t’es trouvé ton travail loin de l’eau. Avant, vous vous contentiez d’un vélo. La voiture est la seule chose que vous possèdiez et qui ne flotte pas. Vous l’abandonnerez sans hésiter quand il le faudra, mais ça fait quand même fausse note.

Votre ancrage est une crique protégée squattée par trois autres bateaux, mais vous êtes les seuls à y habiter pour de vrai. C’est assez loin de Brisbane pour qu’on ne s’y croie pas. Il y a tout de même un pâté de maisons-classe-moyennes à côté, et une gare de trains de banlieue. La bagnole reste dans un des chemins d’accès. Une fois dedans, tu démarres, passes la première et vous décollez vers le chantier naval, le pare-soleil baissé parce que le soleil est définitivement sorti maintenant.

Tu as une heure à tuer à la marina. Ben a commencé sa journée. Tu prends une bonne douche dans les sanitaires publics, échanges ton jogging trop lâche pour ton déguisement de travailleuse productive. Par chance, ton entreprise fournit des uniformes, un truc Australien. Ça t’évites de perdre ton temps à essayer de suivre la mode. Pour le maquillage, tu ne peux pas y couper, mais tu fais ça à la légère. Les Australiennes ne sont pas trop strictes là-dessus. Pas plus que pour les talons hauts, Dieu merci. Une fois la métamorphose terminée, il te reste un quart d’heure pour un chapitre de son bouquin du moment avant de repartir faire la queue comme tout le monde dans les embouteillages. Tu parviens à arriver au boulot avec cinq minutes de retard. Ça te mets en rage, tu détestes être en retard. Les autres font mine de ne pas remarquer. Ils s’y attendent probablement, de la part d’une Française.

Les heures de bureau passent rapidement, pendue que t’es au téléphone avec des fournisseurs récalcitrants. C’est bientôt l’heure de retourner faire la queue dans les embouteillages avec la maigre satisfaction d’avoir mérité ta paye. Une fois le frein à main tiré en face d’une maison quatre-pièces avec garage et jardin, tu r’enfiles ta tenue normale. Ben te fait signe depuis le canot. Il finit avant toi et est obligé de venir te chercher quand tu arrives. Vous vous embrassez comme si  ça faisait longtemps, et bientôt le petit canot fend l’eau trop calme de votre crique en direction d’Inara. Le pauvre voilier s’ennuie dans cette piscine.

Heureusement, on est vendredi. Demain on hisse les voiles et on va jeter l’ancre devant une ile déserte. Laquelle exactement sera le sujet de conversation du diner. Qu’on vive sur un bateau ou dans une maison quatre-pièces avec garage et jardin, le week-end, y a que ça de vrai.

Weekend lambda sur un voilier

Aussitôt Inara sortie de la crique, tu remonte le petit moteur d’appoint pendant que Ben hisse les voiles. Le voilier commence à glisser sur les flots comme poussé par une main invisible.

voilier

Il n’y a pourtant pas beaucoup de vent, mais il lui en faut peu. Le vent forcit quand on s’éloigne de la côte, et Inara bondit bientôt sur les vagues à 11 nœuds.

Deux heures plus tard, vous jettez l’ancre devant une plage déserte. Il y a bien quelques voiliers en vue. D’autres arriveront plus tard. Mais vous gardez vos distances et c’est comme s’ils n’étaient pas là. Il fait chaud, c’est le moment de se mettre à la baille.

femme en bikini qui saute du pont d'un voilier

Le soir, vous montez dans le canot pour voir ce qu’il y a à pécher. Selon l’endroit, vous pouvez aussi plonger avec palmes, masques, tubas et harpons pour une pêche un peu plus « personnelle ». Dans certains cas, même pas besoin de harpons.

Le soir venu vous allez faire un tour à terre. Les iles désertes, ça vaut généralement le détour.

Vous faites griller le poisson sur un petit feu de camp, et c’est bientôt l’heure de rentrer à Inara. Attention aux requins, la nuit.

Le dimanche matin, c’est le meilleur : tu te réveille au lever du soleil parce que le reflet de la mer calme fait un jeu de lumière chatoyant sur le plafond de la chambre, et ça vaut le coup de ne pas rater ça. Tu te lèves et t’étires. Les draps glissent de ton corps alors que tu sors sur le pont. Les rayons oblique du soleil caressent ta peau nue, tu continues de marcher jusqu’au bord du pont, les yeux plissés par la luminosité et le sommeil, et tu tombes dans la mer d’un seul bloc. La claque.

C’est l’équivalent chez les marins de s’asperger le visage au réveil.

lever de soleil sur un voilier
Lever de soleil sur Inara

Maintenant que t’es réveillé, tu fais le tour du bateau pour inspecter la coque et virer les sales coquillages qui se sont attachés pendant la nuit. La mer est baignée d’une lueur turquoise caractéristique de l’aube.

Tu repenses tout-à-coup aux locataires des maisons quatre-pièces-jardin près desquels tu gares ta bagnole de merde. Quatre pièce, ça fait rêver quand même. Sur le bateau, vous faites avec une surface sous-toit de 15 m² à tout casser. Tu ne te rappelles pas ta dernière douche chaude. Non seulement il n’y a pas de télé sur le bateau, mais tu ne peux même pas te permettre d’allumer ton PC portable. Avec deux panneaux solaires seulement, il n’y a pas assez de watts même pour ça. Quand tu vis sur un voilier, il y a une longue liste de choses que tu considère un luxe total et dont les gens à-terre profitent sans même s’en rendre compte.

Tu sors de l’eau toute dégoulinante et t’enroules dans une serviette. Une fois séchée elle glisse à tes pieds et tu laisse le soleil te réchauffer.

T’échangerais pas ça contre dix maisons-quatre-pièces-avec-jardin.


Anna rentre dans les détails sur son blog en anglais.

Posted from Manly, Queensland, Australia.

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