Une journée d’autostop en Inde

Une après-midi plutôt. On a passé la matinée entière au bureau de poste à essayer de poster un colis de 5 kilos mal emballé et sans avoir assez d’argent. C’est vous dire la patience des postiers indiens. Une fois le marathon-papier terminé, on est allé déjeuner un délicieux paneer au lait de coco arrosé d’un non-moins délicieux jus de citron vert pressé et on s’est demandé comment sortir de la mégapole aquatique de Kochi en stop.

Sortant mon ordinateur-de-poche (qui est tellement gros qu’il a un peu du mal à sortir, au point que je l’ai baptisé Yomama), je remarque que, si on suit un boulevard non-loin sur 5 km, on arrive à une gare routière qui est en périphérie du centre. La plupart des bus du boulevard doivent y aller. On saute dans le premier, ça ne rate pas, il nous y mène tout droit.

Une fois à la gare routière (en périphérie, dans notre direction, le sud), on retourne sur le boulevard en question. Boulevard qui, si on le suit encore quelque kilomètres, devient l’équivalent local d’une route nationale. On perd quelques minutes à choisir notre emplacement. En aval d’un important carrefour, avec assez de distance pour qu’un conducteur ait le temps de nous voir et de débattre avec lui-même de la conduite à adopter, mais pas trop loin non-plus sinon les voitures ont le temps d’accélérer et c’est plus difficile de s’arrêter quand on roule à fond. Le tout le long d’une zone où les voitures peuvent s’arrêter facilement. Le moment de lever le pouce est arrivé.

En moins de cinq secondes, le premier est arrivé. Voiture ? Non, le premier homme de peu de foi. Il devait sortir d’un magasin adjacent. « L’arrêt de bus est à 300m — Mais on fait du stop. — Ça ne marche pas, allez prendre le bus — gna gna gna » L’un de nous s’occupe de lui pendant que l’autre continue de travailler. Faire du stop seul en Inde doit être plus difficile.

Une fois le premier douteur vaincu, on reprend avec entrain. Mais l’endroit est difficile. Les voiture qui partent loin, celles qui nous intéressent, se positionnent sur la voie de dépassement, loin de nous. Et en plus, un deuxième douteur nous tombe dessus.

Celui-là est beaucoup plus inflexible. « Non, ça ne marchera pas, il fô que vous preniez un taxi ». Un taxi ! On a l’air de princes Saoudiens ? Et le voilà qui se poste devant nous et fait signe aux taxis qui passent de s’arrêter pour nous.

Heureusement, les taxis ne viennent pas chasser le client sur les boulevards périphériques. Ceux qui passent sont tous pleins. On se repositionne pour que les voitures nous voient malgré le douteur acharné, et on continue.

J’adore quand ça arrive. Sous les yeux exorbités d’incrédulité de notre douteur patenté, voilà qu’une bonne vieille Tata climatisée s’arrête à notre hauteur et on repart sur les chapeaux de roue, laissant l’infâme reconsidérer son acceptation de la réalité dans un nuage de poussière. Muahahahaha !

Le bonhomme qui nous a sauvé du peu-de-foi est un trafiquant de tissus à saris. Il achète le tissu à Kochi, l’emmène dans son bled où il y a un atelier de couture, et va revendre les robes à Kochi. Les tissus sont sur le siège avant alors on jette un œil. Et, faut avouer que la mode indienne c’est vraiment joli. Même si ça reste de la mode.

Arrivés à l’atelier, il nous invite à rencontrer ses partenaires. Un groupe de femmes qui se jettent sur Petit Bibi comme des zombies pédophiles. Notre conducteur est tout fier de raconter comment il nous a sauvé d’une mort certaine sur le bord de la route. Il commande du thé, on rigole bien un moment et c’est le moment de repartir.

Là, il faut prendre le temps de le convaincre qu’on n’a pas besoin de se faire déposer à l’arrêt de bus. « Mais personne ne va s’arrêter ! » Sortant de la bouche d’un qui s’est arrêté, c’est toujours déroutant.

On est sur la nationale. Ça roule vite, pas beaucoup d’espace pour se garer… Ça nous prend un moment de marquer notre deuxième voiture. Une grosse Chevrolet conduite par une grosse madame avec son petit mari à la place du mort.

J’ai tout de suite senti qu’on avait affaire à des attardoïdes de la pire espèce. Des gens vraiment bizarres qui posent des questions bizarres, tout en conduisant comme si la priorité numéro un était de casser le moteur. J’ai jamais vu quelqu’un conduire aussi mal oualalaradime. Au bout d’un moment ils nous disent être de retour au pays momentanément. Ils habitent à Dubaï en fait. Et ils adorent ça. Ah ben voilà qui explique bien des choses.

Il faut aussi les convaincre qu’on est content loin de l’arrêt de bus, que si si, ils ne sont pas les seuls gens sympa de Kerala. Et on se retrouve à nouveau sur un bord de route, dans notre élément.

On n’a pas vraiment d’objectif. On vise Alleppey, mais on ne veut pas y arriver parce que c’est un coin touristique et les hôtels y sont certainement chers. On décide de quitter la nationale et de rejoindre la route qui longe la côte en parallèle, à deux kilomètre de là. On commence à naviguer les petits chemins intermédiaires. Au passage d’un ralentisseur, une voiture nous dépasse au pas, je tends le pouce, score.

Celui-là rentre chez lui, et il habite à Arthunkal. On avait entendu parler de la fameuse église d’Arthunkal, et en plus c’est le festival de l’église depuis plus d’une semaine. Et c’est sur notre chemin. On décide d’aller avec lui jusqu’au bout.

Ça ne rate pas, il nous invite prendre le thé. Effectivement, il habite à 100m de l’église. Dans la maison de son grand-père, au milieu d’un joli jardin vert. Sa femme est un peu surprise de nous voir débarquer, mais ça ne l’empêche pas de courir faire chauffer du thé et préparer un plateau de petits gâteaux. Des trucs délicieux qu’elle a fait elle même. On apprend qu’il est le propriétaire d’une petite imprimerie située dans un petit bloc au bout du chemin qui emploie sept personne. Tout le terrain de chez lui à la route lui appartient. Chef de PME, proprio, grande maison… Et pourtant, salle de bain minuscule est basique : pas de douche, juste un petit bol dans un seau qu’on se renverse au dessus de la tête. Eau froide exclusivement. Cuisine simplissime aussi, avec une plaque à gaz sur un support et une grande table comme plan de travail. Ils n’ont pas d’enfants, ils nous le répètent souvent. Comme si c’était une question qu’on leur posait tout le temps.

Après nous avoir certifié que l’hébergement le moins cher taxe 5000 roupettes les deux compères nous invitent à passer la nuit chez eux. Ça n’arrive pas souvent, mais ça fait plaisir quand ça arrive.

Après avoir passé une heure de plus à discuter, on va faire un tour au festival. Petit Bibi a écrit un article assez complet dessus, je ne veux pas empiéter.

Au retour, Monsieur est à l’imprimerie, Madame aux fourneaux. Après moultes tentative pour qu’elle accepte mon assistance, je me retrouve à faire cuire les chapatis. Ça se fait comme des crêpes, mais c’est beaucoup plus facile. Là-dessus arrivent la belle-sœur et sa fille. Le choc pour elles de me voir travailler à la cuisine. Madame, rouge de honte, me remet à ma place dans la salle à manger où j’attends patiemment d’être servi, honteux et confus d’avoir bravé ainsi les normes sociales sous le toit même de mon bienfaiteur. Ça va jaser sous les chaumières pendant quelques générations.

Le repas est délicieux. Partagé avec Monsieur et son frère, servi par les femmes. On n’a pas le temps de se baisser pour ramasser la cuillère qu’on a laissé tomber qu’une femme nous devance avec des réflexes de jedi. Ma partenaire, Elsy, est à table avec les hommes. Un paradoxe s’il en est.

Il y avait trop à manger. Ma manie de devoir finir les plats me fait m’empiffrer plus que de raison. Ce n’est qu’une fois levé, la table débarrassée par les femmes, que je me rends compte que les femmes se mettent à table à leur tour et mangent nos restes. Les hommes restent debout à côté et ne font pas de service. Je garde l’esprit ouvert et la bouche fermée.

Fort excellente nuit dans leur chambre d’ami (ils n’ont pas d’enfants). Le matin un petit déjeuner nous attend. Monsieur est à l’imprimerie, on mange seuls, servis pas Madame. Impossible de la convaincre de se joindre à nous. Impossible de lui faire avaler qu’on va faire la vaisselle. Finalement, on remet les sacs sur le dos et on se bouge, avec l’impression amère d’avoir abusé de l’hospitalité de ces gens.

Monsieur nous accompagne jusqu’à la route. Il nous donne la direction de l’arrêt de bus, sourd à nos protestations. On fait cinquante mètre par là le temps qu’il disparaisse et on revient sur nos pas le pouce en l’air, vers de nouvelles aventures tadadaaam !

Posted from Cherthala South, Kerala, India.

4 réponses sur “Une journée d’autostop en Inde”

  1. Génial ! et Tibibi pète toujours la forme !!! Il croise des copains des fois avec leurs aventuriers de parents ? question d’échanger leurs ressentis ?

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