Singapour, rechtsstaat et le pays de Candy

Quand George W parle de démocratie, il ne pense pas au fait de voter pour son parti ou l’autre tous les quatre ans. Dans sa bouche, et dans celle de quasiment tout le monde qui parle de « Démocratie » avec assez de verve pour qu’on sente le « D » majuscule, la démocratie c’est le pays de Candy. Tout le monde est content, y a pas de souffrance, tout le monde a du travail mais personne ne bosse comme un esclave…

Évidemment, la démocratie, c’est pas du tout ça. La démocratie c’est juste d’avoir le droit de choisir entre deux escrocs lequel va avoir l’honneur d’aider ses potes riche à le devenir encore plus pendant quelques années. Je ne sais pas si George W est assez bête pour croire a ses propres élucubrations ou s’il fait du théâtre pour flatter l’égo du quidam, mais le quidam, en général, lui ne fait aucune distinction entre « démocratie » et « pays de Candy ». Quand une injustice lui tombe dessus, il s’indigne : « On est en démocratie, ou bien ? » parce que, au pays de Candy, tout le monde sait qu’il n’y a pas d’injustice.

On a tous notre pays de Candy. J’ai découvert le mien. C’est le rechtsstaat.

Le rechtsstaat’était quoi. Me voilà de retour à la case départ.

A Singapour, j’ai cru trouver le rechtsstaat. Ou du moins, ce qui s’en rapproche le plus. Ici, c’est le même parti qui est au pouvoir depuis l’indépendance. Les dirigeants d’ici ne s’inquiètent pas de leur réelection. Ils n’ont pas besoin de casser du Rom pour se refaire une côte de popularité. Ils n’ont pas besoin de sortir une loi démagogique à chaque scandale pour avoir l’air de « faire quelque chose ». De fait, il semble y avoir peu de loi qui ne font aucun sens et qui handicapent la société à Singapour. Il ne semble y avoir que peu de loi qui ne sont pas appliquées. Comme à Paris la loi qui interdisait jusqu’à l’année dernière le port du pantalon aux femmes. En Rechtsstaat, toutes les lois sont appliquées, mais c’est pas grave, parce que toutes les lois sont utiles. Singapour semble atteindre cet objectif par le fait même d’absence de démocratie. Je répète au cas ou le concept est nouveau pour vous : la démocratie est un obstacle à l’établissement de l’état de droit.

L’illusion n’a pas duré longtemps. En fait, Singapour, c’est une démocratie. La raison pour laquelle le parti au pouvoir reste au pouvoir c’est que la constitution est fortement biaisée en leur faveur, qu’ils contrôlent les médias, et qu’ils emprisonnent les opposants politiques. Singapour est un état-policier, et ça, c’est encore plus incompatible avec le rechtsstaat que la démocratie. Le rechtsstaat commence par la liberté d’expression, de réunion et d’opposition à l’administration. Singapour parvient à simuler le rechtsstaat de façon si convaincante qu’on ne se rend pas compte que c’est du carton-pâte.

Ce qui me tarabuste le plus, c’est que toutes les conditions sont réunies pour le scénario catastrophe du gouvernement pourri qui ne comprend que les dessous de table. Parti historique, contrôle de l’opinion, police partout. La tentation de la corruption doit être intenable pour les rond-de-cuirs à tous les niveaux. Et comme il n’y a pas vraiment de motivation à resté du côté clair, la nature humaine telle que je la connais rend inévitable le basculement vers la république-bakchich. Or, Singapore est le 5ème pays le moins corrompu au Monde. À tel point que ma copine Mardy chez qui je squatte depuis une semaine s’indigne : « Mais si ils sont corrompus ! Ils font des placements risqués avec l’argent des retraites. » Elle ne semble pas savoir c’est quoi, la corruption. Alors quoi ?

Alors rien. J’y comprends rien. Soit ma conception de la nature humaine est à foutre à la poubelle, soit j’ai rien compris au système Singapourien, soit les asiats ne sont pas humain. Je m’en vais étudier le système Australien pour prendre un peu de perspective.

Je peux, en tout cas, conclure que, si Singapour, c’est bien une démocratie, on est loin du rechtsstaat et du pays de Candy. Au pays de Candy, on a le droit de dire « Nique le président ».

Posted from Singapore.

4 réponses sur “Singapour, rechtsstaat et le pays de Candy”

  1. Problématique intéressante, j’ai pas plus de réponses que toi.
    Petite note historique, le papa de Singapour Lee Kuan Yew (sans qui la cité-état aurait bien pu se retrouver bouffée par la Malaisie) qui a régné sur Singapour pendant les 25 premières années post indépendance. Il disait entre autre que « the exuberance of democracy leads to undisciplined and disorderly conditions which are inimical to development » en conséquence il a dirigé son petit pays en souverain, mais en souverain éclairé et c’est là le paradoxe que tu pointe (enfin j’ai un peu honte de dire éclairé pour un régime qui autorise les châtiments corporels par l’autorité publique). Mais bref, il a enrichi son pays sur des bases stables et j’imagine que les Singapouriens sont plutôt contents de l’héritage qu’il a laissé.
    Je suis à peu prêt sûr que quand Dang Xiaping a mis la Chine sur la voie du réformisme à la fin des années 80, il a regardé de près le modèle de cousin Lee Kuan Yew. Celui-ci a forgé le concept ad hoc d' »Asian values » selon lequel les société asiatiques seraient culturellement imperméables à la démocratie occidentale et favoriseraient des valeurs plus collectives. Un vrai vade mecum pour les dictateurs qui souhaitent libéraliser leur économie mais pas leur société.

  2. J’avais pas vu que t’avais été à Singapour ! Intéressant de voir tes réactions – Singap est vraiment un drôle de petit pays. Il y a un vrai côté Etat tout puissant et omniprésent ultra-fonctionnel là bas. Absolument tous les domaines de la vie sont administrés comme des flux et des réseaux parfaitement bien maitrisés par les autorités : l’énergie, la population, le fric, les eaux usées – y’a rien qui dépasse. Et tout à fait d’accord avec tes impressions sur le côté « carton-pâte » qui est très du au fait que le pays est récent. Depuis l’indépendance et en une quarantaine d’années les mecs sont passés d’un village de pêcheur bien clodo à une puissance financière de premier plan et ils ont le plus gros port du monde.
    Et c’est vrai que ça fait un drôle d’effet de dystopie orwellienne flippante genre dictature ultra-moderne. Récemment un journaliste disait que SG c’était « Disneyland avec la peine de mort ». Tout fonctionne bien mais c’est très autoritaire et SG a longtemps détenu le record du monde de peines capitales par habitant.

    En revanche tu dis que l’état de droit c’est «la liberté d’expression, de réunion et d’opposition à l’administration » ; ça ressemble plutôt à une définition des valeurs démocratiques.

    L’état de droit, c’est plutôt l’idée que le droit est in fine ce qui tranche les rapports sociaux, et que le droit s’applique à tous sans distinction – en gros, il y a des régles du jeu et on les respecte : c’est tout simplement l’inverse de l’arbitraire et la loi de la jungle.

    La démocratie c’est une notion plus normative qui pose sur un ensemble de valeurs et qui peut évoluer selon les pays et les époques. Mais généralement la démocratie est assimilable à un niveau minimum de libertés individuelles, notamment politiques et fondamentales (élections libres et régulières, possibilité d’alternance politique, liberté de déplacement, d’expression, système quelconque de représentation etc.) -> j’ai l’impression que c’est ça que tu appelles « état de droit ».

    Enfin ce sont les définitions plus ou moins admises académiquement.

    Et il y a des exemples d’état de droit non démocratique (Singapour par exemple), ainsi que des démocraties à état de droit défaillant (comme Israël).

    1. Sauf que Singapour c’est une démocratie. T’as surement pas tord que j’ai abusé un peu de l’état de droit pour qu’il recouvre également le concept de Pays de Candy, mais tu fais la même avec « démocratie ». Comme George W tiens. Une démocratie représentative s’accommode très bien d’un état policier et d’une liberté d’expression réduite. Et le Pays de Candy alors? Comment il s’appelle dans les milieux plus ou moins académiques?

      1. mééé non justement ! C’est tout l’objet de mon propos : Singap est un exemple typique de régime qui score relativement bas dans les classement d’indice de démocratie (voir par exemple l’indice de The Economist, dans lequel SG est à la frontière entre « Démocratie imparfaite » et « Régime Hybride », c’est dire), mais très haut sur les libertés économiques (voir Doing Business de la Banque Mondiale ou encore Economic Freedom Index de la Heritage Foundation)

        En gros SG c’est très limite niveau des droits politique (pas de contestation, pas d’alternance, presse muselée), mais c’est un paradis de liberté économique et entrepreneuriale : hyper facile de monter sa boîte et de créer de la richesse (ce qui représente une autre forme de liberté très importante qu’on a tendance à oublier un peu trop en France à mon sens d’ailleurs).

        100% d’accord quand tu dis qu’une « démocratie représentative s’accommode d’un état policier et d’une faible liberté d’expression » : tout simplement parce que la représentativité par le vote n’est pas un sésame qui garanti quoique ce soit. Un code électoral qui ne prévoit qu’un parti unique (Corée du Nord par ex.) contribue à une démocratie de façade seulement. T’inquiète pas, les types qui font les indices de démocratie ne sont pas dupes et voient bien que les libertés politiques sont très limitées à SG, sinon ils pèteraient le score 🙂

        Quant à savoir où se trouve le pays de Candy, chacun ses critères, mais si on se limite à ce dont on parle, essaie de trouver un pays qui te plaît et score bien à la fois sur l’Economic Freedom Index et l’Indice de Démocratie par exemple 😉

        L’Australie et la NZ sont de bons exemples, et les pays scandinaves sont bien lotis également, mais y’en a d’autres !

        https://fr.wikipedia.org/wiki/Indice_de_d%C3%A9mocratie

        http://www.heritage.org/index/heatmap

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