L’ile des noirs

Petit Bibi a fait un résumé détaillé de nos petites aventures sur Palm Island, une ile-réserve-aborigène. Si vous lisez l’anglais et que vous cherchez un blog de voyage, allez donc y faire un tour.

Après trois jours passé chez les aborigènes, c’est l’heure de faire le bilan et ça fait plusieurs semaines que je remets aux calendes parce que c’est pas une tâche facile.

Un détail

C’est quoi, une réserve d’aborigènes ? Avant de répondre à ça, il faut juste rappeler un détail. L’Australie partage, dans les grandes lignes, l’histoire coloniale de l’amérique du nord. Il y avait une population quand les colons sont arrivés, mais comme ils en étaient à un stade de développement préhistorique, les colons les ont assimillés a de la vermine et ont exterminé à tout va. Le temps que quelqu’un constante que, tout compte fait, les grands singes noirs sont en fait des êtres humains, il n’en restait presque plus. La population de l’Australie est composée de trois pourcents d’aborigènes.

Les australiens-blancs, qu’on appellait déjà « les australiens », se sont tout-à-coup découvert une conscience. Faute de pouvoir réssuciter les morts, ils ont décidé de se mettre à traiter décemment les survivants. Mais le mal était fait, et la meilleure volonté du monde n’éfface pas un génocide.

Plutôt que de dissoudre les survivants dans la population blanche, ils les ont regroupés dans des zones exclusives. Les réserves. Ces zones sont généralement là où ça ne se voit pas, dans la banlieue lointaine d’une ville, un quartier en dehors du centre d’un village, ou dans notre cas, sur une ile. Le résultat est que, si on se balade quelque part en Australie, on ne voit que des blancs. À moins d’aller spécifiquement à l’endroit où les aborigènes sont regroupés, on n’en voit pas un. Même pas trois personnes sur cent. Zéro. Ils habitent dans leur quartier et n’en sortent que pour aller bosser dans des endroits où on ne les voit pas, ou pour aller faire leurs courses au supermarché des voitures, loin des promeneurs.

Une réserve, c’est un de ces ghettos de noirs. On s’est faits prendre en stop par l’un d’eux qui nous a invité à y passer quelques jours.

La vie sur l’ile des noirs

C’est à deux heures de ferry de la côte. A l’embarquement, une équipe de « douaniers » blancs fouillaient les sac des noirs en partance. L’alcool fort est interdit sur l’ile, par édit du gouvernement blanc. Un pourcentage important des bagages des passagers se compose de packs de bière. Certains ouvrent la première canette à peine le ferry en mouvement. C’est vrai que la traversée est longue.

A l’arrivée, on n’est surpris par rien, parce qu’on ne sait pas vraiment à quoi s’attendre. La jetée donne sur une place publique centrée autour d’un monument à la mémoire de quelque chose et une horloge portée par un assemblage de tôles sur une structure en métal. Il y a un magasin sur la gauche, et ce qui ressemble à une école sur la droite. ll y a un croisement de rues. Si on en emprunte une, on passe entre des maison assez grandes, mais de facture bon marché. Si on pousse, au hasard, un portail en fer blanc et on traverse un petit jardin aux herbes folles. On passe une porte-moustiquaire jamais fermée à clé pour tomber sur un salon aux fauteuils confortables et sur la plus grosse télévision qu’on a jamais vu de sa vie. La cuisine, fort bien équipée, avec un énorme réfrigérateur, se trouve juste derrière. Le couloir conduit vers la salle de bain et les chambres, dont les fenêtres sont toujours condannées. Les aborigènes n’aiment pas la lumière du jour dans la chambre. Ou peut-être y a-t-il une raison autre, je n’ai pas demandé. Dans le jardin, pas de potager. Juste des herbes folles. Le potager c’est trop de travail.

Parlant de ça, le taux de chomage sur Palm Island ferait pâlir d’horreur un prévisionniste économique grec. On tourne autour du 90%. Mais c’est pas grave. On est payé pour être aborigène. Réparations de massacre. Et, si on juge à la taille des télévisions, on n’est pas mal payé du tout. On a toute la journée pour aller jouer aux cartes avec les potes autour d’une bonne bière, fumer un gros pétard avec la grand-mère, ou regarder la télé. Regarder les blancs à la télé.

La télévision australienne, à l’instart du quidam baladeur, semble être dans l’ignorance totale de l’existence des aborigène. Sauf quand il s’agit de mentionner le « problême aborigène ». Du point de vue du téléspectateur noir, ça devrait être insoutenable. Ca ne l’est évidemment pas outre-mesure, vu qu’il n’y a pas de plus téléphile qu’un aborigène dans sa réserve.

Et ainsi s’écoule la journée, comme celle d’avant et celle d’après. Une petite éternité à se la couler douce. L’utopie du salaire minimum de subsistance, en application depuis des décénies. On constate l’absence totale d’initiatives géniale et celle toute aussi invisible d’explosion d’expression artistique à laquelle on s’attendrait peut-être, vu le capital temps-libre moyen. Replacé dans le contexte de massacre et de destruction culturelle, ça s’explique assez facilement, mais c’est quand même décevant, ces milliers de personnes dont la subsistance est assurée et qui n’écrit pas un livre, pas une symphonie, qui ne construit rien de spécial. Personne ne cultive rien, et c’est pourtant pas la place qui manque. Le tissus de commerces de proximité est réduit au strict minimum : une épicerie aux horaires bureaucratiques et un fast-food qui sert un délicieux fish and chips encore frétillant. Le soir venu, tout est fermé, et le bourdonnement lascif du didgeridoo ne vient même pas bercer le crépuscule. Pourquoi se fatiguer à jouer d’un instrument ?

Derrière la scène

Il n’y a pas que des noirs. Malgré la séparation, il est visible que peu d' »aborigènes » le sont à cent pourcent. Les nuances de peau vont de Michael Jackson à sa naissance à Michael Jackson à sa mort. Il suffit d’une parenté aborigène pour être reconnu comme tel. Même si on est à 90% de descendance blanche, Le 10% noir l’emporte. C’est très contestable. Alexandre Dumas n’était pas « noir ». Il n’avait qu’un grand-parent noir sur quatre. À son époque, on le considérait comme blanc. Mais l’acceptation moderne de la race est complètement blancocentrique. Si tu n’est pas 100% blanc, alors tu es autre. De fait, la plupart des aborigènes de Palm Island sont dilués de blanc à des degrés plus où moins fort. Je n’ai pas réussi à y voir l’origine d’une différence de statut. Dans un sens comme dans l’autre. De fait, la société palmislandoise m’a paru d’un égalitarisme presque choquant, quand on vient d’un monde où les enfants de riche ne vont même pas dans la même école que les enfants de pauvres.

Et même si on accepte la définition blanche du mot « noir », il n’y a pas que des noirs. Malgré le taux de chômage explosif, on importe des travailleurs du continent. Les médecins de l’hopital, les profs de l’école, les policiers. Tous des blancs. Les jobs à qualification ou à responsabilité. On touche le fond de la déprime quand on s’en rend compte.

C’est ce point particulier qui m’a fait réaliser le parallèle avec la Réunion. Malgré le taux de chômage record, on importe les jobs importants. Parce que les réunionnais, comme les palmistes sont trop des incapables. L’économie locale tellement dépendante du pouvoir colonial que toute velléité d’initiative est étouffée dans l’œuf. Palm Island, c’est une Réunion exagérée. C’est probablement ça qui me déprimait le plus.

Surtout que le parallèle ne s’arrête pas là. L’ile est tout simplement magnifique. Nous avons seulement effleuré la surface, mais l’absence totale d’exploitation touristique et d’activité humaine en fait un paradis naturel.

Qu’y faire ? Quand le retour aux modes de vies ancestraux est rendu impossible non pas parce que la modernité est trop douce, mais parce que personne ne s’en souvient plus. Quel autre choix que de copier les blancs ? Même si on sait très bien qu’ils seront toujours meilleurs à ce jeu qu’ils ont inventé. Le désavantage des noirs est exacerbé par la politique de séparation, « appartheid » en Afrikaans. Mais la seule alternative est de dissoudre le peu qu’il reste de l’aborigèneté dans l’insondable océan de blanchitude ambiante, où tout serait perdu à jamais. Le handicap résultant est compensé par les allocs de réparation de massacre. On ne va pas cracher dans la main qui nous nourrit, quand même. Sans cet argent, on créverait de faim.

Alors on roule un pétard et on craque une canette de bière. À la tienne Étienne.

Posted from Palm Island, Queensland, Australia.

10 réponses sur “L’ile des noirs”

  1. Tiens Tiens ca me rappelle un debat tres tard dans la nuit sur Inara… Sans stimulation de manque ( principalement economique mais pas que..) pas de creation artistique , pas d inspiration. L être humain est guide par la recompense, que ce soit le sexe, l argent, la bouffe ou le karma. Quoique le dernier soit malheureusement un concept tres vague pour beaucoup…

    1. Le concept de revenu de subsistance n’est souvent appliqué qu’aux populations traumatisées (tu sais que l’Allemagne paye toujours des réparations à Israël ?). Que se passerait-il si on l’appliquait à des populations indépendantes ? La question reste ouverte. Un indice qui peut donner des pistes est le précédent établit par le concept de mécénat.

  2. Ton descriptif colle bien avec la vision que je peux avoir de ce type de réserve.
    Juste une précision, il ne s’agit pas d’un génocide direct, mais d’un génocide par substitution.
    A la base, le peuplement indigène était très faible, en l’absence d’agriculture permettant de densifier l’occupation du territoire, la population aborigène a donc été complètement submergée par le peuplement européen massif. Après, si tu rajoute les massacres, les maladies et le vol des terres, ça réduit d’autant la population, mais le phénomène le plus important, c’est la submersion démographique, puis les maladies, puis les massacres.

    1. Quand t’en parles avec eux, y a pas photo, tous les aborigènes morts ont été tués par un sale blanc.

      Je lis sur Wikipedia qu’on (les envahisseurs…) estime la population pré-grandbretonne à 3/700 000. Le taux d’incertitude laisse rêveur quand à l’intérêt des colons pour les indigènes. La population actuelle est de 600 000. Ce qui te donne un peu trop raison pour être vrai. D’une part la population aborigène est en violente croissance comme expliqué dans ce billet, d’autre part, on compte comme aborigène des gens dont le sang est très très dilué, si je peux me permettre cette expression un peu difficile à avaler, mais tellement correcte, sémantiquement.

  3. Par rapport à la filiation et à la classification des noirs, il y a en fait historiquement deux approches différentes qui partent du même point de départ, à savoir la supériorité blanche.

    *La one drop rule américaine qui place toute personne ayant un peu de sang noir dans la catégorie noir.
    https://en.wikipedia.org/wiki/One-drop_rule

    *Le branqueamento (blanchissage) brésilien qui vise à « améliorer » la race noire par l’apport de sang blanc
    https://en.wikipedia.org/wiki/Blanqueamiento

    La génétique est un très bon outil pour voir ce qu’il en a été concrètement. A la louche, les populations noires du Brésil et des USA ont 30-40% d’origine blanche. Dans les deux cas, l’apport blanc est tracé du côté paternel alors que le côté maternel est presque totalement d’origine africaine…

    1. Le one drop et le blanqueamiento occupent des champs sémantiques distincts. Je ne peux pas imaginer qu’il n’y ait pas de méthode plus subtile que le one drop pour tracer les origines d’une personne. Quand au blanqueamiento, c’est en phase avec les nombreux autorascismes du monde. Du conducteur arabe français qui me dit que jamais il ne prendrait un arabe en stop, après m’avoir pris en stop ; aux fortunes qui se font par la vente de produits de blanchissement de peau en Inde et en Afrique.

  4. Les gens sont réduits à des mauvaises herbes que l’on est obligé d’arroser pour se nettoyer la conscience. Ils le savent, ils l’entendent à la télé. Ils sont « le problème aborigène ». Dans ces conditions, faut pas attendre à ce qu’ils se mettent à faire quoi que ce soit.
    Je ne crois pas que c’est uniquement la pression économique qui pousse à l’initiative ou à la créativité.

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