La moitié des Indiens sont des Indiennes ; l’histoire d’un mariage

Pour clore la saison « Inde », on va parler un peu de la gente féminine. Les filles indiennes ont ça de particulier qu’elles s’habillent de couleurs chatoyantes, que malgré la chaleur, on ne voit jamais leurs jambes, et qu’elles représentent une perte financière catastrophique pour leur famille.

Le système de mariage traditionnel comprend le paiement d’une dot par la famille de la fille à la famille du garçon. Une dot proprement astronomique, qu’il faut payer autant de fois qu’il y a de filles à marier. Avoir trois filles et pas de garçons est une tragédie absolument tragédique pour une famille.

En échange du paiement de la dot, la famille du garçon accueille la fille sous sont toit, où elle servira d’esclave domestique jusqu’à qu’elle soit trop vieille. Avoir un garçon, c’est comme de gagner à la loterie.

Notez que, si vous avez des filles et pas de garçons, non seulement vous êtes ruiné une fois que vous avez marié la dernière, mais en plus vous allez vieillir sans aucun support. Une fille mariée n’a de devoirs qu’envers sa famille, c’est à dire la famille de son mari. Si son père à elle est mourant, il faut qu’elle demande la permission d’aller s’en occuper, qui peut lui être refusée si elle n’a pas été sage.

Voilà qui devrait mettre en perspective l’avortement de fœtus-filles dont on entend tant parler. En Inde, il est illégal pour un médecin, de révéler le sexe d’un fœtus avant la naissance.

Ce qui est drôle au point qu’on s’en taperait sur les cuisses si ce n’était pas aussi triste ; c’est que le paiement de la dot est illégal depuis les années 60. Mais les vieilles coutumes ont la peau plus dure qu’on aurait cru. La vaste majorité des mariages en Inde sont arrangés par les familles, avec paiement systématique d’une dotastronomique.

La lecture des annonces matrimoniales dans le journal est édifiante : « Jeune fille innocente (aka pucelle) cherche mari affluent (aka avec de la thune), même caste. #tel-des-parents ». Si les familles tombent d’accord, elle rencontrera le bonhomme lors de la cérémonie.

Ce n’est pas ici un travers de la religion Hindoue. L’Inde est un pays de diversité religieuse. Et là où toutes les religions sont d’accord c’est qu’il faut que les époux ne se connaissent pas avant leur mariage, et que la famille de la fille se ruine à payer la famille du garçon. On s’est faits inviter à un mariage catho pour s’en assurer.

Je vous présente Shirley, 23 ans, belle et pleine de vie, et qui est prof de math dans une école pas loin de chez elle. Elle est la deuxième d’une fratrie de trois filles, son père est pêcheur. Ça aurait été mieux si elle avait été fille unique. Mais son père doit économiser pour ses sœurs. Et pour la somme qu’il a réussi à réunir, il n’a pu trouver qu’un bonhomme qui travaille au Qatar. Du coup, elle va l’épouser, lui dire « Bonjour, moi c’est Shirley, au revoir. » et il va repartir travailler au Qatar. Elle, elle va emménager avec les parents du bonhomme, leur faire la bouffe et manger leurs restes jusqu’à ce que la mort les séparent. Il faut bien comprendre que, dans le cas d’un mariage arrangé, c’est pas tellement un bonhomme qui épouse une bonne femme, mais deux familles qui font une transaction contractuelle. Chez les braves gens vers qui pointe le lien ci-avant, on nous a raconté l’histoire de la sœur de Monsieur qui dut divorcer de son premier mari au bout d’une semaine quand on s’est rendu compte que le vicelard avait menti sur sa situation financière.

Sa dot s’élève à une maison, 6000 €, et la quantité improbable de bijoux en or qu’elle portera pour le mariage. Une maison ? Pourquoi elle emménage pas là alors ? Ben parce que son mari sera au Qatar. Qui va la surveiller ? Et puis, les vieux du bonhomme, qui va leur servir à bouffer?

Elle se rend bien compte que c’est n’importe quoi. Mais qu’est-ce qu’elle peut faire. Qui va se marier avec elle sans dot, alors que le père de la voisine est prêt à allonger la thune sans poser de question. Quand à vivre au ban de la société en ne se mariant pas… Et si elle a envie d’avoir des enfants ?

Quand le fait d’être une femme a pour conséquence direct ce genre de destin, je trouve des circonstances atténuantes aux infanticides de petites filles.

Heureusement, il n’est pas interdit d’être féministe en Inde. Un bonhomme particulièrement altruiste peut tout à fait décider que le mariage arrangé ne vaut pas tant que ça, et tomber amoureux d’une femme dans une autre optique que d’en faire une servante gratuite. Qu’on lui donne une médaille ! On trouve donc en Inde, des couples mariés par amour, et où la femme est l’égale de l’homme. Mais c’est vraiment pas naturel.

Invité à diner chez un de ces couples contre-nature, la belle-sœur était présente. Belle-sœur qui, bien que mariarrangée de son côté, sait bien que, chez son frère, on a pas besoin de faire la soubrette. Mais elle ne peut pas s’en empêcher, la pauvre. Il faut la rappeler à l’ordre pour qu’elle s’assoie à table avec tout le monde ; parce que, sans s’en rendre compte, la voilà qui avait commencé à me servir.

Retour à nos mariés. La messe était en Malayalam alors j’ai trop rien compris. Les deux épousés étaient assis de chaque côté de l’allée centrale. Elle dans un beau sari crème, couverte d’or de la tête aux pieds ; lui engoncé dans un costume épais où il devait transpirer le débit du Gange pendant la mousson. Il y avait 1000 invités de prévus mais j’ai estimé beaucoup moins de monde dans l’église. C’est probablement parce que l’ostie n’est pas très nourrissante. Après la messe on a tous migré dans une salle à côté où il n’y avait vraiment pas la place pour 1000 personnes. Mais c’est pas grave, parce que les invités se pointent, serrent la main aux époux, font une photo à côté peut-être, vont se goinfrer aux frais de la princesse avant de vider les lieux. Du coup, tant que tout le monde n’arrive pas à la même heure, ça tient. Sauf que parfois, il y a un rush, et le service a dû fermer les portes de la salle à manger manu militari face à une foule grondante d’invités qui essayait de pousser la porte pour manger avant les autres. Les serveurs ont gagné, mais quelques resquilleurs ont réussi à s’introduire pour ce service et moi je regardais ça la bouche ouverte, n’en croyant pas mes yeux.

Les pauvres époux, pendant ce temps là, devaient crever de faim, assis sur leur podium, à poser pour la 435e photo avec la tantine et le tonton par alliance de troisième degré. Le plus beau jour de leur vie.

Posted from Cherthala South, Kerala, India.

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