Dans le auto

Un auto, c’est un scooteur auquel on a greffé une banquette arrière. En Asie du Sud-Est, ils appellent ça un touk-touk. C’est le taxi le plus courant à Chenai, et il y en a des miriades qui sillonnent la ville en chasse d’un malheureux piéton qui aimerait bien cesser de l’être. Si vous vous êtes toujours demandé ce que ça fait, de prendre le auto, réjouissez-vous. L’expérience télé-virtuelle à laquelle vous êtes sur le point de prendre part vous permettra de subir… euh de profiter du trajet comme si vous y étiez.

La première étape, et de loin la plus aisée, est de trouver un auto : Levez les yeux, le auto est devant vous, voilà. Il y en a partout. Inutile de lui faire signe, le chauffeur vous a vu lever les yeux, il est déjà en train de s’approcher pour vous embarquer. Mais alors, pas dans le genre gros-relou-qui-colle-aux-basques, comme ça peut être le cas dans d’autres pays que je ne me gènerai pas pour citer comme le Cambodge. Si vous préférez marcher, les autos ne nous harcèleront pas trop.

Vient ensuite la deuxième étape, où il s’agit de négocier avec le chauffeur, l’utilisation du compteur obligatoire. Apparement, « obligatoire » est très relatif à Chenai. Le chauffeur essaye généralement de vous embarquer sans allumer le compteur, dans l’espoir de vous soutirer un paiement plus important à l’arrivée. Certains chauffeurs ne vous prendront tout simplement pas si vous insistez trop. La plupart n’accepterons que si vous promettez de payer 10 (20, 30) roupies en plus que le montant indiqué sur le compteur. Ce qui parait d’une malhonnèteté scandaleuse sur le moment.

Avec ou sans le compteur allumé (disons avec), vous prenez place sur la banquette de faux cuir rembourré de mousse. Devant vous, le chauffeur tire sur la poignée pour lancer l’infâme boite à pétarades qui lui sert de moteur, essore la poignée, et le auto s’ébranle avec la nervosité d’une tortue arthritique. Le gars a pourtant la poignée dans le coin, mais quand on fait un moteur pour un scooter, et qu’il se retrouve à devoir tirer trois fois le poids prévu, le résultat est passablement poussif. Qu’importe, le traffic, congestionné à toute heure, donne au concept de « vitesse de pointe » un faux air de conte de fée. Voilà donc notre auto qui se plonge, vous avec, dans le chaos de véhicules hurlants, vous aussi. Le camion citerne qui déboulait à toute blinde vous évite d’un cheveux en claxonant, alors que la voiture qui arrive sur la droite met un coup de frein providentiel, agrémenté d’un coup de klaxon, vous permettant d’échapper, momentanément surement, à une mort certaine. Pendant ce temps, un bus klaxonant se glisse contre votre flanc, et un vélo se jete au dernier moment hors de votre trajectoire, tout en faisant furieusement usage de sa petite sonnette. Si vos yeux sont encore ouvert, vous verrez que le auto a atteint sa vitesse de croisière. Son chauffeur, sans avoir besoin de tourner la tête, semble sentir la proximité des véhicules environnants comme le poisson de banc ses congénaires. Le voilà qui se faufille entre deux voitures avant un feu rouge pour gagner une place. un camion mal inspiré lui empêche de conclure la manoeuvre, et notre chauffeur dépité doit laisser les voitures reprendre position devant lui. Mais il n’en prend pas ombrage, et d’un zigzag improbable, le voilà qui talonne le troittoir, le klaxon enfoncé pour éffarer les piétons, et qui remonte petit à petit sur la voiture sus-citée. Et bientôt, vous voilà en tête de peloton au feu rouge. L’enjeu en vallait la chandelle car, alors que les voitures s’arrêtent bêtemment, notre fier chauffeur ralentit à peine le temps de jeter un coup d’oeil de chaque coté, et essorre la poignée à nouveau.

N’en pouvant plus de tant d’émotion, votre regard se pose sur le compteur, dont nous avions décidé qu’il serait enclenché. Et vous comprennez tout à coup pourquoi notre ami chauffeur n’était pas chaud à l’idée de l’utiliser. On est encore à 25 roupies, le montant minimum, qui correspond à fort peu, même dans un pays de peu de chose.

Car il y a des bus à Chenai. Celui qui prend l’auto, c’est parce qu’il veut aller un peu plus vite. Ou parce qu’il ne veut pas se souiller de la présence des autres. Le auto, c’est un luxe, quelque part, si petit soit-il. Si on ne peut pas se le payer, on peut toujous prendre le bus. Pourquoi les forcer à pratiquer des tarifs aussi bas ? Je n’ai pas la réponse.

En tout cas, si une fois arrivé à destination, vous vous estimez content d’être encore en vie. Il en faut peu pour vous contenter. Le chauffeur, lui, il fait ça tous les jours et il est encore parmi nous. Ca doit donc être beaucoup moins dangereux que ça en a l’air. Vous êtes probablement terrifié parce que, sous vos yeux, cet inconscient a foulé au pied une pelletée de règles que vous pensiez protégeaient votre vie. Lui il fait ça tous les jours et il est encore là. Prouvant au delà de toute contestation que les limites que vous vous fixez, ne protègent que votre satisfaction à avoir des limites.

Photographie d’Antonio Fugheri, tirée d’un blog assez similaire à celui-ci qui vous intéressera peut-être si vous lisez l’anglais.

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