Capitalisme VS Utopie hippie

Le Monde manque cruellement d’utopies viables. Quand on sait qu’Auroville existe depuis 1968, ça inspire soit l’euphorie, soit la méfiance. Mais commençons par le commencement.

Pour tout savoir sur Auroville, allez faire un tour sur Wikipedia. TL;DR, c’est une ville plus ou moins indépendante de l’état indien, fondée pour des citoyens du Monde entier, dans le but d’unifier l’humanité hors des nations et religions. Cool dude !

Dans les faits, c’est exactement ça, à quelques cafouillages près. Les « citoyens du Monde » doivent venir d’une sélection fort peu aléatoire de pays : on ne voit que des Blancs. Ce qui, par ailleurs, est assez déconcertant, au cœur de l’Inde. Des cohortes de Blancs qui se baladent en moto sur la route. Plus nombreux que les Tamouls, qui ne sont tout de même pas en reste. Beaucoup de Blancs, donc. Et beaucoup de vieux blancs. On se croirait à Nice.

L’économie d’Auroville est toute particulière. Déjà, tout est plus cher. Parce qu’Auroville est plein de vieux Blancs, qu’elle attire les premiers-mondistes curieux de passage, que tout est bio-local et par dessein aussi. Il existe une sorte d’apartheid entre les « Aurovilliens », détenteurs des papier d’Auroville, pour qui tout est gratuit, ou presque et les autres, qui payent le double pour financer le système.

Car, alors même qu’Auroville se plait à produire beaucoup de ce qu’elle consomme, elle est loin de l’autarcie et dépend fortement d’apports extérieurs. Apports en argent, par les visiteurs, les dons et la taxe mentionnée par wikipedia pour devenir Aurovillien, mais surtout en main d’œuvre.

Plutôt que d’employer la main d’œuvre locale peu chère et abondante, Auroville a trouvé encore mieux que l’exploitation à bas coût tellement chère au capitalisme qu’elle prétend combattre. Ce sont des foules de jeunes premier-mondistes qui sont prêt à travailler gratuitement à n’importe quelle tâche, en échange du simple droit d’accès à cette utopie. Mieux encore : la concurrence est tellement féroce que presque tous doivent payer pour travailler gratuitement. Un ami cinéaste y est en ce moment même, à monter un film de communication pour un des projets aurovilliens. Il me dit avoir eu la chance incroyable de trouver un job-volontaire gratuit. Il ne paye pas pour travailler. Une chance, peut-être due à son niveau de qualification. S’il ne savait que gratter la terre, il aurait probablement dû allonger la thune, comme tout le monde.

Un jeune Autrichien que j’ai interrogé m’a dit qu’une fois sont séjour-travail-payant terminé à Auroville, il allait à Delhi, pour un séjour-travail-payant dans une ONG de là-bas où il ne sait pas encore ce qu’on lui fera faire, mais il est prêt à tout alors c’est pas grave. Et je ne peux empécher une pointe de compréhension de percer l’indignation que je ressent à l’idée de travail payant. Car il va vraiment vivre à Delhi. Moi je passe comme un touriste en essayant de ne pas trop en avoir l’air. Lui il va pénétrer bien plus profondément la société indienne.

Juste une pointe. L’indignation reprend rapidement le dessus.

Cette forme d’esclavage moderne est particulièrement déconcertante. Si on demande aux esclaves, ils sont absolument enchantés d’être exploités ainsi. Ils considèrent le droit d’admission compréhensible. L’argent va directement au projet, qu’ils me disent. « L’argent va directement à l’entreprise » entends-je.

Une main d’œuvre volontaire, parfois qualifiée, impliquée et payeuse ? Un rêve de capitaliste devenu réalité.

En celà, les économies alternatives ont une longueur d’avance sur la tradition économique capitaliste. Cette dernière rattrape doucement. La culture de stage non-rémunéré, un concept qui aurait fait péter une durite à un babyboomer à l’époque, est solidement ancrée maintenant. Travailler gratuitement maintenant avec pour carotte la perspective d’un travail rémunéré plus tard peut-être, et pour bâton la litanie, assez nouvelle elle aussi, du pas-de-travail-sans-expérience.

L’approche du WOOFING (volontariat sur ferme bio) est plus proche du modèle aurovillien. On travaille sans être payé, en échange du gite et du couvert, à l’instar des esclaves d’antan. Pas de bâton, les exploités sont généralement très satisfaits de leur situation. Malgré que leur travail soit reconnu comme des plus ingrats. Gratter la terre, charrier le fumier… Le fait que la ferme est une entreprise à but lucratif ne les fait pas ciller. Le fait que le fermier se fait un max de fric avec leur sueur gratuite… ils ne voient pas la situation sous cette perspective. Pour eux, c’est une nouvelle expérience, enrichissante (second degré), ils sont aux anges. Au moins ne sont ils pas obligés de payer pour le privilège d’enrichir le fermier.

Tout cela nous force à nous poser des questions qu’on croyait vides de sens il y a vingt ans. Qu’est-ce que le travail ? Pourquoi les gens travaillent-ils. La pierre d’angle de la philosophie capitaliste, posée sans doute par Adam Smith dans « Wealth Of Nations » est que la cause du travail est l’enrichissement matériel. Ces exemples montrent bien qu’il y a autre chose. Et je crois savoir quoi :

Le travail, c’est un plaisir. Le travail, dans son sens quintescentiel de « désentropisation », où pour les non-initiés à la thermodynamique, d’embellissement du Monde, c’est satisfaisant en soi. Quand on a transformé un kilo de farine et un verre d’eau en une belle miche de pain dont se régalent nos amis ; quand on a transformé un champ plein de mauvaise herbe en une belle terre nue prête à être semée , on ressent une satisfaction qui vaut tous les salaires. Et si nos besoins élémentaires sont satisfaits, alors le plaisir du travail bien fait est la seule récompense qu’on veut.

Ce qui entre en collision frontale avec la thèse d’Adam Smith, mais je m’en fous. Il est mort depuis tellement longtemps que même ses idées commencent à sentir le sapin.

On appelle cette économie parallèle l’économie de partage (share economy). Vous aurez compris que je n’en suis pas ouvertement fan. Cela dit, c’est un modèle de société qui me semble moins rouleau-compresseur envers les individus que le système capitaliste traditionnel. Et, surtout, c’est un système qui me semble pérenne, d’une part ; et plus efficace que le système capitaliste traditionnel d’autre part. Dans le sens où, les deux système mis en concurrence impartiale, il me semble clair que l’économie de partage laisse sur place l’économie traditionnelle capitaliste en terme de rendement.

Un autre modèle économique qui aurait plus ma faveur est le modèle d’économie gratuite (gift economy), dont le rendement est encore supérieur à celui de l’économie de partage, et qui n’est pas encombré des questionnements étiques dont il est fait état quelques paragraphes plus haut. Mais c’est là un tout autre sujet et ce billet est déjà bien assez long.

Posted from Puducherry, Puducherry, India.

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